EUTOPIA : OÚ EST L’EUROPE ?

Sophie Chassat
SOPHIE CHASSAT

Familière des cultures et des enjeux stratégiques des organisations, Sophie Chassat dirige INTIKKA, structure de conseil en philosophies d’entreprise et de marque.

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et agrégée de philosophie, elle a publié plusieurs ouvrages dont
La Barbe ne fait pas le philosophe (Ed. Plon) ou Pourquoi penser comme tout le monde ? (Ed. Marabout).

EUTOPIA : OÚ EST L’EUROPE ? 

L’Europe comme lieu réel, comme espace concret à habiter et à investir, cette Europe-là existe-t-elle seulement ? Europa ressemble bien plutôt aujourd’hui – encore, toujours, sans cesse – à Utopia. Un non-lieu, une absence de lieu, une idée que nulle topographie ne peut circonvenir, malgré le fait obstiné que 28 pays – bien réels, eux ! – en fassent partie. Or, si Utopia est un puissant idéal régulateur quand elle conduit les rêves et guide l’action transformatrice, elle devient la pire des menaces quand elle se substitue à une réalité qui n’en finit pas de ne pas advenir. 

Qu’Europa soit Utopia, un simple billet en euro nous le figure (peu importe la mise de départ, la démonstration restera valable). Côté face, un pont. Côté pile, une arche. « Le pont et la porte » donc, pour reprendre l’expression du sociologue du début du XXe siècle Georg Simmel : le premier relie, la seconde sépare (mais relie aussi car là est la fonction de tout « seuil »). Avec de tels emblèmes, les frontières s’effacent, les échanges s’accélèrent, les peuples se réconcilient… A chaque billet, son style. Classique (d’inspiration gréco-romaine) pour celui de 5 euros, puis par ordre croissant : Roman (10 euros), Gothique (20 euros), Renaissance (50 euros), Baroque (100 euros), Moderne (200 euros) et Contemporain (500 euros)  – retenons-nous de voir dans la suppression fin 2018 de ce dernier, le signe d’une disparition définitive du paysage européen contemporain.

Mais où sont ces arches, où sont ces ponts de tous styles ? Eh bien, ils ne sont nulle part. Ça ressemble à un temple grec qu’on aurait vu à Athènes, peut-être à Delphes ou à Délos : pourtant, ces colonnes ioniques n’appartiennent à aucun monument réel. Ce vitrail a un air de famille avec celui de la cathédrale de Chartres, à moins que ça ne soit Amiens, peut-être Cologne ? Oh, on ne sait plus, on ne sait pas ! Tout est familier, mais tout sonne faux car rien ne correspond à des sites authentiques. Suprême ironie que l’Europe apparaisse comme une « contrefaçon » sur ses propres billets pourtant si sécurisés…

Le symbole l’a ainsi emporté sur le réel. Là est peut-être l’une des failles originelles de l’Europe. Car comment investir un lieu qui se donne littéralement à voir comme utopique, a fortiorisur le support circulant le plus quotidiennement entre les mains des Européens ? Rien de moins anecdotique que cela. Tout l’enjeu est de passer d’Utopia à Eutopia, c’est-à-dire du « non-lieu » au « bon lieu ». L’espoir n’est pas vain : après tout, les arches réelles, les ponts en dur, ne sont pas ce qui manque en Europe.